Tom Zé, esprit fureteur

L´année du Brésil aux Eurockéennes de Belfort, à partir de demain


Tom Zé, personnage inclassable, 
arbitre d'élégances nouvelles.(DR.)

Parmi les musiciens brésiliens, Tom Zé a deux singularités. D'abord, ses pairs avouent massivement leur admiration pour lui, en tant qu'un des grands esprits fureteurs des années 70, mais aussi en tant qu'un des révolutionnaires d'aujourd'hui. Ensuite, il est peut-être plus connu parmi les amateurs de musique brésilienne en France que par le public brésilien. " C'est normal, dit-il. La grande majorité du public brésilien n'a aucun contrôle sur ce qu'il écoute. Les étudiants de l'université, qui sont mon principal public, ne constituent que 1 % de la population brésilienne. Et, en France, le public s'intéresse à des musiques que la presse brésilienne ne traite absolument pas : le journalisme y est presque devenu de la télé, avec des photos systématiquement plus grandes que le texte, ce qui interdit toute forme d'analyse en profondeur. "

Il en faudrait, pourtant, lorsque l'on aborde la musique de Tom Zé, dont la posture est celle d'un Géo Trouvetou mâtiné de Gemini Cricket - à la fois chercheur d'avant-garde et moraliste de la musique populaire, inventeur de formes neuves et arbitre d'élégances nouvelles... Maître du bricolage luxuriant, personnage rare et inclassable (on pense à un hybride de Gérard Manset et Thomas Fersen, à un Beck passé chez Hermeto Pascoal), Tom Zé donne quelques concerts cet été en France, en commençant par les Eurockéennes de Belfort, ce dimanche. Son nouvel album, Estudando o Pagode (chez BMG), est une sorte de comédie musicale courant de sentiment en sentiment, avec un mélange de raffinement et de ferveur très singulier. Cela tient à son matériau de départ, la samba pagode, genre parfois frustre, né loin de l'"asphalte" - c'est-à-dire des quartiers bourgeois - et revenant aux sources, à la simplicité et aux vertus strictement dansantes de la samba.

Admiré par Björk ou David Byrne, appartenant à la génération tropicaliste (celle de Gilberto Gil, ministre de la Culture du Brésil, et de Caetano Veloso, esthète et penseur de la musique populaire), coutumier d'arrangements sophistiqués, d'instrumentations surréalistes, de compositions infiniment audacieuses, Tom Zé ne s'attaque pas au pagode pour conquérir le marché des fêtes de week-end. ´´ Le pagode est une musique mal fagotée, désordonnée, mais sur-tout une musique victime de ségrégation sociale. Au Brésil, il y a des écarts énormes entre classes, et la classe moyenne considère les pauvres comme un ennemi. Ils n'ont pas le droit à l'éducation, n'ont accès qu'à la culture de masse, c'est-à-dire la télévision. En Europe, vous n'imaginez pas ce qu'est la télévision brésilienne : uniquement des crimes, des histoires policières réelles qui exposent les choses les plus tristes et cruelles qui peuvent arriver à un être humain... Et la mairie de Sao Paulo a fermé la plupart des maisons de la culture en banlieue, où nous allions tous jouer pour des cachets très bas. La classe moyenne ne peut pas imaginer que les pauvres écoutent une musique meilleure que le pagode. Et les paroles du pagode, à leur tour, ségrèguent la femme. ´´

Car la situation de la part féminine du Brésil est une préoccupation au centre de la vie et de l'oeuvre de Tom Zé, qui lance volontiers : " Je suis une femme. " A 69 ans, il porte un regard sans aménité sur sa société : " Dans les années 60-70, on a tellement investi sur la liberté sexuelle qu'on aurait pu penser que les gens nés ensuite serait des latifundiaires du plaisir. Mais voici un monde où les filles ont des rapports sexuels à 12 ou 13 ans et les hommes à l'âge de 13 ou 14 ans. Le département de sexologie de l'université de Sao Paulo a fait des recherches sur dix États du Brésil. D'après leur enquête, 60 % des jeunes filles de moins de 25 ans se plaignent de n'avoir pas de plaisir sexuel et même des rapports douloureux. Et quand on interroge les garçons, c'est encore pire : ils n'ont aucun souci du plaisir de la femme. L'acte sexuel a été transformé en un jeu d'humiliation. "

Alors, Estudando o Pagode expose en 16 tableaux (et 16 styles de pagode) des femmes fortes, courageuses, mythiques, comme une compensation énamourée et coupable.

B. D.