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l'autre bout du fil, la voix de Tom Zé pépie, gambade, entraîne les mots dans des
carapates improvisées, les lâche dans des champs linguistiques et poétiques
insensés, sans clôtures. La premiére musique de cet homme, se dit-on, est donc celle-ci
: Le chant quotidien, continuellement libéré, d'un petit Brésilien moustachu de
63 ans,qui se sait miraculé, réchappé de justesse, et qui entend bien jouir du bonus
qu'une providence jusque-là capricieuse a tardé à lui octroyer. Car Zé revient de loin
: pendant une lourde quinzaine d'années, le chanteur et compositeur nordestin a
connu l'enfer de l'indifférence publique, croupi au fond d'un humiliant cul-de-sac
artistique. Ici, le bon sens veut que
l'on s'interroge : comment diable peut-on être un musicien maudit au Brésil? C'est assez
simple. Soit on est le dernier des guignards. Soit, comme Zé, on développe une
personnalité si naturellement déphasée qu'on parvient même à refroidirun pays
pourtant peu réputé pour la frisolité de ses tympans. Ce génie modeste, même s'il a
l'air d'être le fruit de quelque union entre un lutin et un pois sauteur, n'a jamais
entretenu sa différence. Il a simplement le suprême culot d'être un harmonieux paradoxe
vivant. Il est cet analphabéte cultivé, ce rustique moderne qui,
dans ses chansons et ses paroles drôlement bidulées, n'a jamais fait vibrer la fibre
brésiliennequ'à l'unisson de ses incontrôlables palpitations et pulsions. Sa faculté
à outrepasser les genres - samba, bossa - nova, baiao, caipira, forró... - et à
décourager tout étiquetage n'est pas sans rappeler la verve protéiforme de Caetano
Veloso, autre Brésilien brillamment touche-à-tout. A condition de voir en
Zé une sorte de cousin de campagne du Bahianais, un savant pére-la-bricole qu'on image
partagé entre ses livres et ses outils, un Géo Trouvetou capable de bâtir et
d'enflammer un morceau avec trois bouts d'allumettes et des idées bien allumées.
Le traitement que cet heureux tordu inflige depuis plus de trente ans aux musiques
populaires de son pays inciterait même à tracer d'autres correspondances, moins
évidentes, avec des personnages apparemment lointains, mais qui échappent comme lui aux
réalités spatiotemporelles de leur époque. On songe ainsi aux transfigurations
cinglées de Captain Beefheart ou de l'avant-garde new-yorkaise. Aux petis trafics
ludiques de Beck. A la fantaisie poétique des Nits. Aux onomatopées du poéte
sonore Bernard Heidsieck. A l'imagination bourgeonnante de Gaston Chaissac, capable de
peindre sur les supports les plus divers et de s'adapter à toutes les contraintes. On
pense même à l'excentricité rêveuse de Wallace et aux raisonnements intuitifs de
Gromit.
De
son vrai nom Antonio José Santana Martins, Tom Zé est né à Irará, une petite ville de
la province de Bahia. Un état civil qui, selon lui, a considérablement influencé sa
vision du monde. Je suis né en 1936, autant dire au siécle dernier. Un monde
analphabéte, sans Aristote ni Euclide, mais où les gens parlaient encore le portugais
archaique du Moyen Age, marqué par l'influence arabe. Une langue fantastique, que les
habitants de la province avaient récupérée, transformée à leur façon. Je l'apprenais
en écoutant les clients du magasin de tissus de mon pére, des gens de la campagne...On
dit que c'est entre o et 2 ans que l'homme apprend les choses les plus profondes de son
existence. Pour moi, cette période s'est prolongée jusqu'à l'âge de 8 ans.
S'ouvrir aux apports extérieurs pour mieux
les faire passer à travers son propre prisme : ce que les Brésiliens eux-mêmes
appellent leur cannibalisme culturelimprégneà jamais le futur
Tom Zé. Lui-même vivra une suite échevelée d'expériences apparemment contradictoires,
dont il se nourrira pour micux les fondre et se les réapproprier.
Pur produit d'un Nordeste rural qui lui
transmet son amour quasi religieux du rythme, il se laisse ainsi trés tôt
happer par l'univers des villes, où s'ofrent à lui des formes musicales souvent
moins rudes, moins sèches : d'abord à Salvador, puis dans la tentaculaire São Paulo -
où il réside depuis trente ans. Il aprend d'abord la musique en autodidacte, avant de
suivre dans les années 60 des études de musique classique, qui lui ouvrent le chemin de
Debussy, de Stravinski, de l'école de Vienne ou des pionniers français de la
musique concréte. Dans ces années-là, Zé semble visiter l'envers et l'endroit de tous
les décors. Une jolie manie, qui annonce déja sa maniére de retourner les codes
musicaux comme de vieux gants-ou comme ces pierres que les enfants soulévent, à l'affût
de quelque imprévisible révélation.
Aprés une premiére apparition publique
remarquée (invité à l'émission de télé Tremplin pour le succés, il interpréte un
morceau intitulé Escalier pour la défaite), Zé recontre ses cadets Gilberto Gil et
Caetano Velozo.
Tous trois constitueront le noyau du
tropicalisme, mouvement contestataire qui, à la veille des années 70, entend trancher
avec l'élégance et l'apolitisme triomphants de la bossa-nova,souhaite remettre au goût
du jour des traditions musicales plus brutes tout en s'ouvrant aux influences
érrangères. Je ne me sentais pas capable de composer de la bossa-nova ni
d'autres belles choses de ce genre.
Comme je n'avais par ailleurs aucune autre
perspective que la musique, j'ai essayé de trouver une maniére de procéder qui me
rapproche au mieux de la vie des gens. Que je crie, chante ou parle pendant trois minutes,
l'important était que le public m'écoute et qu'il se passe quelque chose entre nous. La
seule inconnue, c'était de savoir si les gens allaient comprendre ces formes étranges
que j'utilisais... Pour moi, le tropicalisme, c'était simplement ça : continuer à jouer
ma musique, la seule que j'aie jamais su faire.
Sans jamais couper le cordon qui le relie aux
musiques populaires, Tom Zé, dans les années 70, s'engage dans une voie plus
expérimentale, résolument joueuse. Il incorpore des sons de perceuse, de cireuse
électrique ou de machine à écrire dans ses chansons, construit quelques instruments -
ainsi ce meuble énorme, dans lequel il dispose des ustensiles de cuisine actionnés par
un clavierde sonnettes... Il écrit des textes dans un
protolangage monosyllabique, qui lui inspire des chansons aux
titres aussi éloquents que Mã, Toc, Tô, Ui !, Só ou Hein ? Le résultar, jubilatoire,
fait aujourd'hui encore figure d'ovni.
Un Géo Trouvetou capable d'enflammer un morceau
avec trois bouts d'allumettes et des idées bien allumées.
Mais tandis qu'il s'affranchit ainsi, Zé ignore qu'il est
aussi en train de se creuser une tombe : deux albums de cette trempe, et le voilà qui
sombre dans l'oubli, incompris, censuré.
On m'a enterré. J'ai disparu de
la photo, comme chez Staline... Seuls quelques universitaires m'ont aidé. Je faisais le
tour des amphis de province avec ma vieille Brazilia. En dehors de ça, mes spectacles se
passaient assez mal. Quand j'appelais vingt et une qui me disaient non... J'écoutais mes
musiques en me disant: "Mon Dieu, pourquoi ça ne marche pas?"
Je pensais m'être trompé de métier. J'ai arrêté d'écouter de la musique à cette
époquelà, je devenais fou. En 89, j'ai commencé à préparer mon retour à Irará, où
m'attendait un boulot dans le garage de mon cousin."
C'est le moment où Zorro choisit de surgir -
sous les traits de David Byrne. Eternel chasseur aux trésors sud-américains, le leader
des Talking Heads et patron du label Luaka Bop rombe par hasard sur un exemplaire
défraîchi de Estudando o samba, sorti treize ans plus tôt. Récupéré in
extremis par le col, Zé "ressuscite".
The Best of Tom Zé (90) exhume une
partie des beautés trouble-fête des années 70, avant qu'un véritable nouvel album, Hips
of tradition (92), ne révèle aux publics américain et européen la puissance de
feu intacte du Nordestin. Aujourd'hui, Com defeito de fabricação (Défaut de
fabricatiion), qui béneficie d' un effectif instrumental plus étoffé, d'une
production ambitieuse et d'arrangements à tiroirs, témoigne de la même furieuse
inspiration: Tom Zé est décidément une merveilleuse imperfection, un réjouissant
accident dans la grande chaîne de montage de l'industrie musicale.
Partant du constar que nous sommes entrés
dans "l'ére du plagiat", Zé, en chiffonnier brillant et
récupérateur fou, s'amuse à brouiller minutieusement les pistes, à grêler les
musiques traditionnelles de sons du quotidien (brossage de dents, bruits de rue ou de
joujoux...), se lance dans des constructions biscornues aux déséquilibres subtils, avec
une absence de finasserie, une maestria naturelle et une légèreté intemporelle dont
nombre d'habitants de la technosphère devraient s'inspirer. Alors qu'il continue d'être
boudé au Brésil, le non de Tom Zé circule d'ailleurs de plus en plus dans le cercle des
têtes chercheuses anglo-saxonnes (Tortoise, Stereolab, Sean O'Hagan...), visiblement
conquises par sa pratique artisanale du couper-coller et du recyclage, si éloignée de la
dictature molle du sampling. Ses admirateurs devraient d'ailleurs lui consacrer un album
de remixes, sous la férule da Sean Lennon - Yoko Ono eut la bonté de nourrir son rejeton
au lait survitaminé de Mr. Zé. Lui, innocent aux mains pleines, comblé et confus,
confesse qu'il s'est coupé depuis longtemps de toute actualité musicale, qu'il ignorait
l'existence de tous ces jeunes gens, et plus encore de toutes les techniques modernes en
vogue sous nos latitudes. "Décidément, dit-il, il n'y a que vous, étrangers,
pour me maintenir en vie et me tirer vers le haut."
Franchement, nous serions mesquins de ne pas
lui adresser nous-mêmes un pareil compliment.
Propos traduits du portugais par Véra
Soulier.
Com defeito de fabricação (Luaka Bop/WEA) |