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Culture Tom Zé, bricoleur fou des sons du Nordeste Seu Zé, dona Maria, M. et Mme Tout-le-Monde, grand dénominateur commun de la religion catholique appliquée aux prénoms lusitaniens. Le Brésil, donc, regorge de Joseph et de Marie, et Tom Zé est une dérive à angles aigus d'Antonio José (nom de famille : Santana Martins), né en 1936 - "au Moyen Age" - au fin fond de la baie du Reconcavo bahianais, à la frontière du désert intérieur du Nordeste, le sertao. Mélange anachronique de futurisme et d'archaïsmes, Tom Zé est sûrement l'un des chanteurs les plus politisés de la planète. On le pense fou, tant sa musique n'a ni règle ni interdit, ni dans la syntaxe, ni dans les cohabitations faussement chaotiques des instruments, parfois inventés, des styles (électronique urbaine, musique classique, accordéon paysan, rap, tango). En cet avril où il ne faut pas se découvrir d'un fil, Tom Zé est en bras de chemise, dans le 93, en plein territoire de rap. A 65 ans, ce candide ferrailleur (du verbe) vient de publier Jogos de Armar, jeux de construction, manifeste de musique assemblée "brique par brique". Il est l'invité du festival de jazz Banlieues bleues, en attendant les Eurockéennes de Belfort, et anime des ateliers avec des jeunes. " J'essaie d'en extraire, provisoirement, l'adulte que la société a projeté en eux", explique-t-il. Paru en 1998, l'album Com defeito de fabricaçao s'en prenait aux patrons du premier monde et à leurs laquais, pour qui les milliards d'humains des bidonvilles et des cités sont des "androïdes", travaillant pour pas cher, sans dons particuliers. Mais il y a ces "défauts de fabrication", un par chanson, qui font dérailler les robots humains, qui se mettent à danser (Defeito 7), à critiquer l'ONU (De- feito 8), à être curieux (Defeito 2) et à inventer une nouvelle musique (Defeito 14). Quatre ans plus tard, le dollar, le FMI sont encore sur la sellette, placés dans un imaginaire peuplé de mots indigènes, de légendes messianiques, de symboles. Depuis son hôtel de la porte de Pantin, Tom Zé pourrait dire "L'Amérique se suicide"; il dit "s'électrocute", ("si jeune !"), revient sur sa musique "angulaire et intellectuelle", construite à la "grecque", avec thèse (le chanteur) et antithèse (le chœur féminin), ou encore sur la prostitution infantile telle qu'elle est décrite dans O PIB da PIB : "Quatorze ans, douze ans/ ... L'enfant, la pauvrette du Nordeste, qui collabore au produit intérieur brut/ Ce produit qui enterre brut/ Imagine un gringo/ Large comme ça/ Au-dessus d'une enfant pauvre/ Nordestine/ Suffoquée, maigrichonne, sèche/ Toute petite/ Ah, sainte mère !" Tom Zé est l'inventeur du HertZé, sorte d'échantillonneur brésilien, imaginé en 1978 à partir de l'échelle de Hertz et de magnétophones détournés. "Un jour, j'ai lu, dans un livre de John Cage : "Nous ne sommes plus à l'ère de la possession, mais à celle de l'usage." Cette phrase me disait : tous les orchestres peuvent jouer pour moi, tous les magnétos. Tu peux récupérer, démonter, remonter tous les trucs de ton enfance." Professeur Tournesol, mais pas sourd, Zé s'enferme dans le labo jusqu'à revenir avec une machine "qui aurait pu faire la gloire du Brésil, si quelqu'un s'y était intéressé à ce moment-là". "UNE AUTRE COSMOLOGIE" La vie à Irara était rythmée par les cycles de sécheresse et de pluie, "deux ans avec, deux ans sans". Coroneis (latifundistes) et lavradores (paysans) cohabitaient dans un même monde, avec sa dureté et ses injustices. M. Martins père, qui avait une boutique de tissu, expédie Antonio José au collège dans la capitale, Salvador de Bahia. Déboussolé, Tom Zé attend les vacances, "la vraie vie, derrière le comptoir du magasin paternel". C'est là, dit-il, qu'il a "appris une autre langue". Fleurie, emplie de mots indigènes, et de réminiscences ibériques, "un portugais encore empreint du XVIe siècle et de culture maure, pratiqué par des mulâtres qui manquaient de protéines et du reste", emprisonnée par le sertao rude, éloigné. "Ce que j'entendais chez mon père était une autre métaphysique, une autre cosmologie."Tom Zé a la culture du miracle, si typiquement brésilienne : il aurait pu mal tourner si, un beau soir, un ami n'avait chanté. " J'ai perdu conscience dans l'instant. "Si tu tues une fourmi noire, le monde s'obscurcit", dit-on chez nous." Tom Zé file s'acheter une guitare à Feira de Santana, foire et fief des repentistas, les improvisateurs-chroniqueurs de la vie nordestine, héritiers de la culture occitane, dont il s'est considérablement inspiré. En 1961, il rentre à l'université fédérale de Bahia. A l'initiative d'un recteur éclairé, ce pays "tropical, inculte, analphabète, pauvre", le Nordeste, avait été doté d'une école de musique, d'une école de théâtre. "Nous avions des cours avec des musiciens érudits, Hans Joaquim Koellreutter, Ernst Widme, Lindenberg Cardoso." Salvador y gagne son effervescence. Caetano Veloso, sa sœur Maria Bethania, Gilberto Gil, tous natifs du Reconcavo bahianais, y participent. Tom Zé se joint à la bande. "Ils faisaient du beau, ils aimaient la mélodie. J'étais la transgression, l'horreur, le laid." Ensemble, ils inventent le tropicalisme, esthétique néo-anthropophage - du nom du mouvement artistique des années 1930, recommandant de tout ingurgiter afin de créer une culture absolument brésilienne. Lors du coup d'Etat militaire de 1964, Tom Zé est directeur du Centre populaire de culture - "fermé immédiatement". En 1968, après avoir publié, toujours avec Tom Zé, le disque manifeste Tropicalia ou Panis et circensis, Gilberto Gil et Caetano Veloso s'exilent à Londres. Tom Zé, lui, s'installe à Sao Paulo, mégalopole à haute dose d'adrénaline. Puis il est "enterré vivant" par l'industrie discographique. "Ce qui m'a sauvé, c'est que je n'ai jamais senti la moindre aigreur. J'ai fait comme la semence sous la terre, profitant de la pourriture afin de pouvoir reverdir."Le printemps de Tom Zé, entre-temps devenu un mythe pour l'intelligentsia brésilienne, s'appelle David Byrne. En 1989, l'ex-leader des Talking Heads avait acheté un disque intrigant, Ensinando Samba, d'un certain Tom Zé, qui l'avait ébloui. Tom Zé venait de décider de rentrer à Irara, "pour tenir la station-service de mon cousin. Un matin, ma femme lit dans le journal : "David Byrne va téléphoner à Tom Zé"". C'était vrai, et le dissident américain vint sauver le Nordestin "d'un oubli de quatre siècles" au moins. Véronique Mortaigne Jogos de Armar, 1 CD Trama, distribué par BMG. Concerts à l'Espace 1789, 2-4, rue Alexandre-Bachelet, Saint-Ouen (93). Tél. : 01-49-22-10-10 (Banlieues bleues). Les 11 et 12 avril, à 20 h 30. 16 € et 19 €. Biographie
1936 1968 Fonde le tropicalisme avec Caetano Veloso, Maria Bethânia, Gilberto Gil. 1991 2002 | ||||||