Musique
Sur disque et en concert, le retour de Tom Zé l'enchanteur, fils avant-gardiste et fantasque du désert brésilien.
SYSTEME ZÉ

Par François-Xavier GOMEZ,Dominique QUEILLE

 
    Tom Zé
Ce soir et demain à l'Espace 1789,
2-4, rue Alexandre-Bachelet, Saint-Ouen (93). 20 h 30. Tél. : 01 49 22 10 10.
19 euros. www.banlieuesbleues.org
Jazz à Vienne le 4 juillet, Eurockéennes de Belfort le 7 juillet. CD : «Jogos de armar» (Trama/BMG).

uand Antonio José Santana Martins raconte son enfance dans le Sertão, le semi-désert du Nordeste brésilien, il évoque la Provence du XIIe siècle. «Les troubadours improvisaient dans une langue ancestrale. L'homme du Sertão ne savait ni lire ni écrire, mais il avait une culture très vaste, une vision du monde originale, une théogonie. Il avait soif de trouver une explication à toute chose, un sens à cette vallée de larmes dont parle la Bible.»

A 65 ans, Tom Zé, physique chétif et barbiche d'étudiant, a gardé un enthousiasme débordant, une lueur espiègle dans le regard. Comme si cette enfance hors du temps l'avait préservé du vieillissement. Trublion tropicaliste dans les années 60, oublié dans les années 70, remis en selle en 1990 par David Byrne (cerveau des Talking Heads reconverti en dénicheur averti), il enfonce le clou de son parcours zététique avec un nouvel album, le piquant Jogos de armar («Jeux de construction»). Avant-gardiste à la fois fantasque et ancré dans la tradition (maracatu, fórro, samba), il réplique selon le principe de recyclage cher aux carrinheiros (charretiers) des mégalopoles du Brésil avec sa science unique et ses instruments insolites : l'encerscopio (cireuse-mixeur), le buzinorio (table de Klaxons). Après une longue absence (sa dernière apparition au New Morning remonte à 1996), il revient pour clôturer la XIXe édition de Banlieues bleues.

Do-si-do-ré. A 17 ans, Tom Zé achète sa première guitare. «Un ami m'a révélé le contrepoint : la voix faisait do-si-do-ré et la guitare do-si-la-sol. ça m'a obsédé.» A l'âge des premières fiancées, il tente d'écrire des chan sons romantiques «mais ça ne sortait pas. J'ai alors eu l'idée d'utiliser mes faiblesses : essayer de retenir l'attention d'un auditeur, trois minutes durant, avec ma guitare et mes histoires». La télévision de Bahia, la capitale régionale, repère l'olibrius et l'invite à son émission «Escalier vers le succès». «J'ai fait une chanson de huit minutes, sans refrain, en utilisant des titres d'articles de journaux combinés dans tous les sens. Le public a aimé. Ce jour-là, je suis devenu artiste.»

Tom Zé se met alors sérieusement à la musique et s'inscrit au conservatoire de Bahia, où il découvre Schönberg et l'Ecole de Vienne. La ville est en plein bouillonnement hippie, prête à accoucher du mouvement tropicaliste, l'«acid rock» brésilien. Caetano Veloso et Gilberto Gil en sont les figures de proue. Tom Zé participe au disque manifeste du mouvement, Panis et Circensis, en 1968. «Pour faire carrière dans la musique, il ne fallait pas rester à Bahia. Nous sommes donc partis vers São Paulo, où je vis toujours. Et puis, le tropicalisme est mort, et moi, j'ai continué.»

Pendant que Gil et Veloso s'envolent vers le succès, Tom Zé publie des disques bizarres, qui ne dépassent pas un cercle d'initiés. «Mes arrangements faisaient rire mes collègues musiciens. Ils trouvaient ça ridicule.» En 1973, commence sa traversée du désert, une période qu'il appelle «l'ostracisme». «J'ai survécu en faisant divers métiers, des disques pour enfants, j'ai même été "conseiller en bahianité" pour une télé novela. Je me produisais dans un circuit scolaire-universitaire, seul avec ma guitare.»

En 1990, paraît sur Luaka Bop, le label que vient de créer David Byrne, une compilation de titres des années 70. Stupéfaction : comment un talent pareil a-t-il pu rester caché aussi longtemps ? «A ce moment, j'étais sur le point de tout laisser tomber et de me mettre à bosser dans la station-service de mon neveu. Du jour au lendemain, j'ai appris que ces arrangements ridicules étaient géniaux, que j'avais créé un style !»

Rébellion. Tom Zé raconte ses déboires en éclatant de rire. «Ce qui m'a sauvé, ajoute-t-il, c'est que je ne me suis jamais plaint de mon sort.» Impré visible dans sa démarche artistique, le personnage est aussi très lucide sur la place qu'il occupe : «Mon public ne supporte pas la télé commerciale, ni ce qui passe à la radio. Il réclame une musique différente. Fournissant ce segment du marché, je vends de la rébellion à des lycéens et des étudiants qui en ont besoin.»

Sa dernière plongée dans le monde de la jeunesse remonte à la semaine dernière, lors d'une action musicale organisée par Banlieues bleues en Seine-Saint-Denis. «Les enfants m'ont vite accepté car ils m'ont perçu comme un clown plus que comme un adulte. J'ai eu du mal avec quelques "bad boys" réticents. Mais j'ai une solidarité naturelle avec les gosses défavorisés : à leur âge, j'étais un souffre-douleur, je me sentais sans défense face à la violence. Et puis, lors de la dernière répétition avant le spectacle, ces enfants difficiles se sont laissé conquérir par la beauté. J'ai eu du mal à me séparer d'eux.».