Bercé aux airs traditionnels, puis initié à
la musique contemporaine, Tom Zé "cannibalise" tous les
genres. Et fait dérailler le train-train de la bossa-nova ou
de la samba avec son sens du non-sens.Longtemps, cet hurluberlu du Brésil s'est cru
incapable de chanter les mots d'amour. Ce lutin à barbichette
pointue, sorte de prophète de la samba underground, s'est même
retrouvé complètement coi le jour où il lui a fallu chanter
une ode à sa belle. « Je m'étais bien gardé de dire à ma
première petite amie que je faisais de la musique, mais elle
l'a appris et m'a réclamé une chanson. J'ai donc apporté ma
guitare et préparé un texte mais, en face d'elle, je n'ai pas
réussi à tirer le moindre son de ma gorge. Ce jour-là, ma
carrière a connu un désastre cosmique avant même de débuter.
Alors j'ai décidé de renoncer au "chanter beau". Je n'ai pas
le pathos du chanteur sentimental. C'est sans doute grâce à -
ou à cause de - cet épisode de ma vie que j'écris depuis une
musique satirique, séculière. Cette déficience a défini ma
carrière : à cause d'elle, j'ai fini par créer un autre
genre de musique, celle d'un troglodyte un peu barbare. »
En ces journées de février, il pleut des cordes sur
São Paulo. Aux arbres, les fleurs violettes rappellent que
nous sommes dans une contrée tropicale, alors que le béton
uniforme des gratte-ciel longilignes évoquerait n'importe
quelle capitale européenne ou américaine. Tom Zé - prononcer
« Ton Zé » - habite le quartier Perdizes
(« Perdrix ») et pose des bananes à sa fenêtre, où
viennent picorer de charmants petits perroquets verts.
Délaissant le vaste séjour où se côtoient une antique machine
à écrire, un vieux rocking-chair et un piano droit, il nous
invite dans son minuscule bureau studio, qui est le creuset de
son funk cubiste, déluré, expérimental, rencontre improbable
de la samba, de la techno et des musiques bruitistes.
« Je suis né il y a soixante-six ans à Irara,
dans la région de Bahia, d'un père boutiquier et d'une mère
dont la famille envoyait ses enfants à l'université, ce qui a
sans doute engendré en moi une disharmonie, un décalage. Le
Nordeste de l'époque était complètement moyenâgeux. Nous
vivions au rythme du bumba-meu-boi, sorte d'opéra populaire,
et de la chagança, rituel dansé mimant l'expulsion des Maures
par les Portugais au VIIe siècle. A cela s'ajoutaient les
tangos, valses et boléros alors en vogue... On dit qu'entre
l'âge de 1 et 2 ans, notre plaque mentale est vierge et reçoit
un maximum d'informations. A cet âge-là, quand je dormais dans
mon lit, j'avais l'oreille collée au mur de ma chambre qui
jouxtait une salle de bal, d'où me parvenait seulement la
résonance du tambour grave, comme un second coeur. »
Parmi les autres éléments fondateurs de sa musique,
Tom Zé cite ses petites voisines, les filles du compositeur
Almiro Oliveira qui chantaient des messes de Gounod et furent
les « muses » de son enfance. Et surtout, son ami
Renato, qui a débarqué un jour avec une guitare - il avait 17
ans - et lui a fait découvrir le contrepoint :
« Soudain, j'ai compris la relativité d'Einstein et la
physique quantique, il n'y avait plus de temps ni d'espace,
j'ai été comme frappé de stupeur. »
Commence
alors l'apprentissage en autodidacte de la six-cordes, dont il
tire d'étranges sons (« personne n'appelait ça de la
musique ») jusqu'au jour de 1959 où sa chanson Maria Bago
Mole sur l'initiation sexuelle des garçons, interdite par le
curé d'Irara, le propulse sur le devant de la scène. Bien que
maladivement timide (« sortir dans la rue était pour moi
une souffrance »), Tom Zé assume. Et lorsque ses copains
l'inscrivent au Tremplin vers le succès, une émission télé, il
décide de faire face en jouant la témérité : il ira à la
télé avec une chanson dont le titre, La Rampe vers l'échec,
est un cinglant pied de nez à l'intitulé de l'émission.
De moins en moins timoré, notre trublion facétieux
part pour l'université de Bahia, où il suit des études
musicales de 1962 à 1966 . Ses professeurs, la plupart
européens, sont passionnés de musique concrète ; lui font
découvrir Stravinsky, Schönberg, l'école de Vienne, et
aiguisent son goût pour l'atonalité, les juxtapositions
iconoclastes, les élégants décalages. En 1968, Tom Zé est
aspiré par São Paulo, la « mégalopole de tous les
excès », et se lance dans la fabrication des instruments
les plus biscornus : le « terminateur »,
alliant cireuses, mixeurs et autres moulins à café, le
« klaxonneur », composé d'avertisseurs de voiture
reliés à un clavier de boutons de sonnette, et toutes sortes
de bricolages de tuyaux d'arrosage, de stylos ou de brosses à
dents...
En 1976, à partir d'un assemblage de
magnétophones à bande, il invente une sorte de pré-sampler
qu'il baptise « orchestre de Hertz ou Hertzé ».
« Je copiais des morceaux de violon, des fragments de
voix ou de cuivres sur les disques qui me tombaient sous la
main, et je les collais bout à bout. A ma grande surprise,
j'ai découvert qu'en accélérant la vitesse de défilement des
bandes, on pouvait faire monter les aigus sans trop de
déperdition au niveau harmonique. Evidemment, il en résultait
une musique assez singulière... »
Cette
inventivité serait restée confidentielle si, dès 1963, le
destin n'avait sorti Tom Zé de sa tanière, via la rencontre de
deux autres Nordestins un peu plus jeunes que lui :
Caetano Veloso et Gilberto Gil. Il crée avec eux le mouvement
« tropicaliste », sorte de pied de nez iconoclaste à
la classique bossa-nova. « Ce sont les journaux qui nous
ont baptisés ainsi, nous n'avions pas conscience que notre
musique était si différente. Il est vrai que nos jeux formels
étaient de véritables profanations de la chanson
traditionnelle... C'est incroyable ce que les formes
esthétiques qui ont acquis une légitimité sont
sacralisées : dès qu'on s'en écarte, on
scandalise. »
La droite brésilienne rejetait
ainsi les tropicalistes par simple conservatisme, les traitait
de dadaïstes, de surréalistes. La gauche, qui n'appréciait pas
leurs clins d'oeil au rock anglo-saxon, les a quant à elle
boudés, puis les considéra en héros, quand, comme nombre
d'autres militants de gauche, ils furent emprisonnés par la
dictature militaire à la fin des années 60. Caetano Veloso et
Gilberto Gil furent d'autant plus acclamés qu'ils surfaient
volontiers sur la vague de la MPB (Musique populaire
brésilienne). Tom Zé, lui, continuait de choquer - en
particulier avec son album titré Todos os olhos (« Tous
les yeux », sorti en 1973), par ailleurs un échec
commercial. Commence alors pour lui ce qu'il nomme « la
période la plus improductive, la plus végétative de ma vie.
J'ai été malade, j'ai souffert, aucune maison de disques ne
s'est préoccupée de moi, et j'ai découvert hélas que cet
enterrement de première classe convenait tout à fait à mes
amis tropicalistes ».
Heureusement, au début des
années 1990, alors qu'il s'apprêtait à retourner à Irara pour
se reconvertir à la mécanique dans le garage de son cousin, un
nouveau Zorro arrive en la personne de David Byrne,
l'ex-leader des Talking Heads, grand amoureux des musiques
brésiliennes. « Il a fallu que vienne quelqu'un de
l'extérieur qui ne connaissait rien à ces intrigues
tropicalistes pour que l'apostat, l'excommunié que j'étais,
sorte enfin du trou où il agonisait depuis une quinzaine
d'années. »
Grâce à David Byrne et aux trois
albums parus sur son label Luaka Bop (1), notre bricoleur de
génie vit une sorte de résurrection. Et voilà que nous
parvient ce nouveau CD enchanteur, JoGoS DE ArMaR (« Jeux
de construction »), où se déploie son goût du non-sens et
de l'absurde. Où le « cannibalisme » - la
« dévoration » de toutes les musiques - cher à
l'essayiste Mário de Andrade (Anthropophagic Manifesto, 1928)
prend tout son sens : collages de mélodies tendres et de
rythmes brésiliens (maracapoeira, chameguinho-choro) mixés
avec des hennissements, des échos de manifs, des bruits de
Klaxon et de clochettes. En prime (et tout Tom Zé est dans
cette démarche) nous est offert « un CD auxiliaire »
titré Música do século passado (« Musique du siècle
dernier ») reprenant les modules (« des
briques », dit-il) qui sont la matière première de ses
musiques. Son voeu le plus cher : que le « parceiro
distante » (le « partenaire lointain»), c'est-à-dire
l'auditeur, vous et moi, en tire son propre
« montage-création ».
Dans le studio du joli
quartier vallonné et fleuri de Villa Madalena, un Tom Zé
rayonnant de joie nous fait rencontrer ses musiciens (six, la
trentaine). Nous écoutons les exaltantes musiques - on attend
le disque avec impatience ! - qu'il vient de composer en
collaboration avec le guitariste Gilberto Assis, pour la
dernière chorégraphie (2) de Grupo Corpo de Belo Horizonte,
qui fut un temps en résidence à Lyon. Cela tient de la chorale
et des rythmes de carnaval, on y entend des sons aquatiques,
des chants d'oiseaux, une formidable légèreté dans le swing,
des variations loufoques toujours mâtinées d'une sorte de
regard en coin, rigolard, pas dupe. « Ces éléments, dit
Tom Zé, peuvent virer au grotesque s'ils n'arrivent pas au bon
moment. L'art est toujours sur le fil du rasoir, entre le
ridicule et le brillant. »
Il fait désormais
soleil sur São Paulo ; Tom va aller cultiver son jardin,
ou plutôt celui de l'immeuble d'en face : « L'homme
a besoin de téter la terre mère, ce n'est pas une métaphore,
on vit de la terre. En ville, ce contact me manquait, j'ai
donc commencé à arroser certaines plantes... Aujourd'hui, on
me donne un salaire minimum - moins qu'une femme de ménage,
600 francs par mois - pour que je m'en occupe. » Tom Zé
en tenue de jardinier, bottes et gants en caoutchouc, grimpe
aux arbres et fait le pitre au milieu des rosiers pour faire
plaisir au photographe. Lui qui fut poussé aux extrêmes par sa
timidité s'inspire toujours de la gestuelle du mime Marceau
pour se donner une contenance. Mais ce tendre qui se protège
en jouant les effrontés semble avoir changé : certes, il
revendique toujours l'irrévérence comme antidote au
sentimentalisme (« ne mettez pas de fleurs dans mes
mots »), mais il songe aujourd'hui à écrire des chansons
sur les relations homme-femme... « Je suis dans une phase
où j'ai envie de mélodies, des choses jolies, moins
torturées. » Enfin capable, à 66 ans, de chanter
l'amour ?
Eliane Azoulay
(1) The Best of Tom Zé (ffff), The Return of
Tom Zé (ffff), Com defeito de fabricação (fff).
(2) Grupo
Corpo sera à Lyon le 24 septembre, à Paris les 27 novembre et
1er décembre.