La première musique entendue par Tom Ze
 Un de ses grands chocs musicaux
 
Mathieu Rougé pour Télérama
Le "klaxonneur", un des drôle d'instruments conçus par Tom Ze dans les années 60."Evidemment il en résultait une musique assez singulière"
 
Jogos de armar chez Trama/BMG (ffff)
 Chamega
 Medo de mulher

Quelques briques de construction extraites de: Musica do seculo passado
 
 
 

les 11 et 12 avril, au festival Banlieues Bleues (tél. : 01 49 22 10 10); le 7 juillet aux Eurockéennes de Belfort (tél.:03 84 22 46 58)
 
D.R.
Tom Ze
Rencontre à São Paulo avec Tom Zé, trublion de la samba
Zé le zozo bricolo
Bercé aux airs traditionnels, puis initié à la musique contemporaine, Tom Zé "cannibalise" tous les genres. Et fait dérailler le train-train de la bossa-nova ou de la samba avec son sens du non-sens.

Longtemps, cet hurluberlu du Brésil s'est cru incapable de chanter les mots d'amour. Ce lutin à barbichette pointue, sorte de prophète de la samba underground, s'est même retrouvé complètement coi le jour où il lui a fallu chanter une ode à sa belle. « Je m'étais bien gardé de dire à ma première petite amie que je faisais de la musique, mais elle l'a appris et m'a réclamé une chanson. J'ai donc apporté ma guitare et préparé un texte mais, en face d'elle, je n'ai pas réussi à tirer le moindre son de ma gorge. Ce jour-là, ma carrière a connu un désastre cosmique avant même de débuter. Alors j'ai décidé de renoncer au "chanter beau". Je n'ai pas le pathos du chanteur sentimental. C'est sans doute grâce à - ou à cause de - cet épisode de ma vie que j'écris depuis une musique satirique, séculière. Cette déficience a défini ma carrière : à cause d'elle, j'ai fini par créer un autre genre de musique, celle d'un troglodyte un peu barbare. »

En ces journées de février, il pleut des cordes sur São Paulo. Aux arbres, les fleurs violettes rappellent que nous sommes dans une contrée tropicale, alors que le béton uniforme des gratte-ciel longilignes évoquerait n'importe quelle capitale européenne ou américaine. Tom Zé - prononcer « Ton Zé » - habite le quartier Perdizes (« Perdrix ») et pose des bananes à sa fenêtre, où viennent picorer de charmants petits perroquets verts. Délaissant le vaste séjour où se côtoient une antique machine à écrire, un vieux rocking-chair et un piano droit, il nous invite dans son minuscule bureau studio, qui est le creuset de son funk cubiste, déluré, expérimental, rencontre improbable de la samba, de la techno et des musiques bruitistes.

« Je suis né il y a soixante-six ans à Irara, dans la région de Bahia, d'un père boutiquier et d'une mère dont la famille envoyait ses enfants à l'université, ce qui a sans doute engendré en moi une disharmonie, un décalage. Le Nordeste de l'époque était complètement moyenâgeux. Nous vivions au rythme du bumba-meu-boi, sorte d'opéra populaire, et de la chagança, rituel dansé mimant l'expulsion des Maures par les Portugais au VIIe siècle. A cela s'ajoutaient les tangos, valses et boléros alors en vogue... On dit qu'entre l'âge de 1 et 2 ans, notre plaque mentale est vierge et reçoit un maximum d'informations. A cet âge-là, quand je dormais dans mon lit, j'avais l'oreille collée au mur de ma chambre qui jouxtait une salle de bal, d'où me parvenait seulement la résonance du tambour grave, comme un second coeur. »

Parmi les autres éléments fondateurs de sa musique, Tom Zé cite ses petites voisines, les filles du compositeur Almiro Oliveira qui chantaient des messes de Gounod et furent les « muses » de son enfance. Et surtout, son ami Renato, qui a débarqué un jour avec une guitare - il avait 17 ans - et lui a fait découvrir le contrepoint : « Soudain, j'ai compris la relativité d'Einstein et la physique quantique, il n'y avait plus de temps ni d'espace, j'ai été comme frappé de stupeur. »

Commence alors l'apprentissage en autodidacte de la six-cordes, dont il tire d'étranges sons (« personne n'appelait ça de la musique ») jusqu'au jour de 1959 où sa chanson Maria Bago Mole sur l'initiation sexuelle des garçons, interdite par le curé d'Irara, le propulse sur le devant de la scène. Bien que maladivement timide (« sortir dans la rue était pour moi une souffrance »), Tom Zé assume. Et lorsque ses copains l'inscrivent au Tremplin vers le succès, une émission télé, il décide de faire face en jouant la témérité : il ira à la télé avec une chanson dont le titre, La Rampe vers l'échec, est un cinglant pied de nez à l'intitulé de l'émission.

De moins en moins timoré, notre trublion facétieux part pour l'université de Bahia, où il suit des études musicales de 1962 à 1966 . Ses professeurs, la plupart européens, sont passionnés de musique concrète ; lui font découvrir Stravinsky, Schönberg, l'école de Vienne, et aiguisent son goût pour l'atonalité, les juxtapositions iconoclastes, les élégants décalages. En 1968, Tom Zé est aspiré par São Paulo, la « mégalopole de tous les excès », et se lance dans la fabrication des instruments les plus biscornus : le « terminateur », alliant cireuses, mixeurs et autres moulins à café, le « klaxonneur », composé d'avertisseurs de voiture reliés à un clavier de boutons de sonnette, et toutes sortes de bricolages de tuyaux d'arrosage, de stylos ou de brosses à dents...

En 1976, à partir d'un assemblage de magnétophones à bande, il invente une sorte de pré-sampler qu'il baptise « orchestre de Hertz ou Hertzé ». « Je copiais des morceaux de violon, des fragments de voix ou de cuivres sur les disques qui me tombaient sous la main, et je les collais bout à bout. A ma grande surprise, j'ai découvert qu'en accélérant la vitesse de défilement des bandes, on pouvait faire monter les aigus sans trop de déperdition au niveau harmonique. Evidemment, il en résultait une musique assez singulière... »

Cette inventivité serait restée confidentielle si, dès 1963, le destin n'avait sorti Tom Zé de sa tanière, via la rencontre de deux autres Nordestins un peu plus jeunes que lui : Caetano Veloso et Gilberto Gil. Il crée avec eux le mouvement « tropicaliste », sorte de pied de nez iconoclaste à la classique bossa-nova. « Ce sont les journaux qui nous ont baptisés ainsi, nous n'avions pas conscience que notre musique était si différente. Il est vrai que nos jeux formels étaient de véritables profanations de la chanson traditionnelle... C'est incroyable ce que les formes esthétiques qui ont acquis une légitimité sont sacralisées : dès qu'on s'en écarte, on scandalise. »

La droite brésilienne rejetait ainsi les tropicalistes par simple conservatisme, les traitait de dadaïstes, de surréalistes. La gauche, qui n'appréciait pas leurs clins d'oeil au rock anglo-saxon, les a quant à elle boudés, puis les considéra en héros, quand, comme nombre d'autres militants de gauche, ils furent emprisonnés par la dictature militaire à la fin des années 60. Caetano Veloso et Gilberto Gil furent d'autant plus acclamés qu'ils surfaient volontiers sur la vague de la MPB (Musique populaire brésilienne). Tom Zé, lui, continuait de choquer - en particulier avec son album titré Todos os olhos (« Tous les yeux », sorti en 1973), par ailleurs un échec commercial. Commence alors pour lui ce qu'il nomme « la période la plus improductive, la plus végétative de ma vie. J'ai été malade, j'ai souffert, aucune maison de disques ne s'est préoccupée de moi, et j'ai découvert hélas que cet enterrement de première classe convenait tout à fait à mes amis tropicalistes ».

Heureusement, au début des années 1990, alors qu'il s'apprêtait à retourner à Irara pour se reconvertir à la mécanique dans le garage de son cousin, un nouveau Zorro arrive en la personne de David Byrne, l'ex-leader des Talking Heads, grand amoureux des musiques brésiliennes. « Il a fallu que vienne quelqu'un de l'extérieur qui ne connaissait rien à ces intrigues tropicalistes pour que l'apostat, l'excommunié que j'étais, sorte enfin du trou où il agonisait depuis une quinzaine d'années. »

Grâce à David Byrne et aux trois albums parus sur son label Luaka Bop (1), notre bricoleur de génie vit une sorte de résurrection. Et voilà que nous parvient ce nouveau CD enchanteur, JoGoS DE ArMaR (« Jeux de construction »), où se déploie son goût du non-sens et de l'absurde. Où le « cannibalisme » - la « dévoration » de toutes les musiques - cher à l'essayiste Mário de Andrade (Anthropophagic Manifesto, 1928) prend tout son sens : collages de mélodies tendres et de rythmes brésiliens (maracapoeira, chameguinho-choro) mixés avec des hennissements, des échos de manifs, des bruits de Klaxon et de clochettes. En prime (et tout Tom Zé est dans cette démarche) nous est offert « un CD auxiliaire » titré Música do século passado (« Musique du siècle dernier ») reprenant les modules (« des briques », dit-il) qui sont la matière première de ses musiques. Son voeu le plus cher : que le « parceiro distante » (le « partenaire lointain»), c'est-à-dire l'auditeur, vous et moi, en tire son propre « montage-création ».

Dans le studio du joli quartier vallonné et fleuri de Villa Madalena, un Tom Zé rayonnant de joie nous fait rencontrer ses musiciens (six, la trentaine). Nous écoutons les exaltantes musiques - on attend le disque avec impatience ! - qu'il vient de composer en collaboration avec le guitariste Gilberto Assis, pour la dernière chorégraphie (2) de Grupo Corpo de Belo Horizonte, qui fut un temps en résidence à Lyon. Cela tient de la chorale et des rythmes de carnaval, on y entend des sons aquatiques, des chants d'oiseaux, une formidable légèreté dans le swing, des variations loufoques toujours mâtinées d'une sorte de regard en coin, rigolard, pas dupe. « Ces éléments, dit Tom Zé, peuvent virer au grotesque s'ils n'arrivent pas au bon moment. L'art est toujours sur le fil du rasoir, entre le ridicule et le brillant. »

Il fait désormais soleil sur São Paulo ; Tom va aller cultiver son jardin, ou plutôt celui de l'immeuble d'en face : « L'homme a besoin de téter la terre mère, ce n'est pas une métaphore, on vit de la terre. En ville, ce contact me manquait, j'ai donc commencé à arroser certaines plantes... Aujourd'hui, on me donne un salaire minimum - moins qu'une femme de ménage, 600 francs par mois - pour que je m'en occupe. » Tom Zé en tenue de jardinier, bottes et gants en caoutchouc, grimpe aux arbres et fait le pitre au milieu des rosiers pour faire plaisir au photographe. Lui qui fut poussé aux extrêmes par sa timidité s'inspire toujours de la gestuelle du mime Marceau pour se donner une contenance. Mais ce tendre qui se protège en jouant les effrontés semble avoir changé : certes, il revendique toujours l'irrévérence comme antidote au sentimentalisme (« ne mettez pas de fleurs dans mes mots »), mais il songe aujourd'hui à écrire des chansons sur les relations homme-femme... « Je suis dans une phase où j'ai envie de mélodies, des choses jolies, moins torturées. » Enfin capable, à 66 ans, de chanter l'amour ?

Eliane Azoulay

(1) The Best of Tom Zé (ffff), The Return of Tom Zé (ffff), Com defeito de fabricação (fff).
(2) Grupo Corpo sera à Lyon le 24 septembre, à Paris les 27 novembre et 1er décembre.

Télérama n° 2726 - 12 avril 2002