Les Inrockuptibles

L' HORLOGER
DE SÃO PAULO

 

Il y a dix ans, Tom Zé s'apprêtait à se re convertir dans la mécanique auto. Repeché in extremis, le Brésilien s'est imposé comme l'un des meilleurs artisans des musiques de pointe. A 65 ans, le père spirituel de Björk ou Beck érige avec Jogos de armar un monument de poésie impure et ludique. 
Par Richard Robert Photo BenoÎt Peverelli

 

Après deux heures de discussion à bâtons rompus, l'interview touche tranquillement à son terme lorsque Tom Zé, sans se départir de son ton alerte et jovial, livre soudain cet aveu: "Depuis que je suis enfant mon rêve le plusfou est d'être intégré dans les rangs de l'espèce humaine. J'ai voulu créer la musique la plus singulière qui soitpour mieux être accepté par les autres: ily a là une contradiction qui ne m'a pas toujours rendu la vie facile." Le Brésilien n'est pas homme à aimer se faire plaindre. Du coup, cette confession fait l'effet d'une saisissante révélation ; bâtie au bord d'un tel gouffre, l'oeuvre de Zé parait plus grande et plus fragile encore. Elle résume aussi l'histoire accidentée et les ambitions démesurées de ce musicien hors normes : un inventeur qui a véritablement dépassé les bomes, au point d'avoir presque été mis au ban de la communauté des hommes.



Je n'ai pas la candeur de me définir comme un musicien vierge. Et je suis loin d'être un génie-juste un homme qui a beaucoup travaillé et sué.




A la fois poème épique et roman d'une initiation, la vie d'Antonio José Santana Martins est un feuilleton à rebondissements à côté duquel L'Iliade et L'Odyssée  feraient presque figure d'aimables novelas. Parce qu'il a vu le jour en 1936 du côté d' une petite bourgade du Nordeste profond, le compositeur barbichu a coutume de dire qu'il est né "il y a très longtemps, au Moyen Age". Ce qui, dans sa bouche, n'est pas plus une figure de style qu'un jugement dépréciatif. "Dans cette région coupée de tout, les gensétaient encore très influencés par l'une des cultures les plus sages et les plus avancées du monde: celle de la civilisation arabe médiévale, que les Portugais ont apportée dans leurs bagages à l'époque de la colonisation." 

Dans son existence, la musique ne fera une irruption fracassante qu'assez tard, au crépuscule de l'adolescence. Mais son goût pour les sonorités et les jeux de langage se forge dès l'enfance au contact d'une population qui pratique avec brio la danse des mots. "Les gens parlaient un portugais archaïque très chantant, propice auxjongleries verbales. Lorsque j'ai entendu bien plus tard les expérimentations des poètes concrets brésiliens, je me suis senti en terrainfamilier: les troubadours de ma région étaient eux aussi des experts en allitérations et en onomatopées. Du coup, la découverte du monde moderne et des avant-gardes artistiques n'a pas été pour moi un choc ni une épreuve. Lorsque j'ai débarqué à Bahia puis à Sào Paulo, j'ai eu l'impression que le passé, le présent et lefutur s'assemblaient comme les pièces d'un puzzle."
Quand il intègre, un peu par hasard, le Conservatoire de Bahia au début des années 60, Zé plonge sans réticence dans le grand bain à rernous des musiques du XXe siècle : l'autodidacte qui s'était déniaisé au son des danses et des rythmes agrestes du Nordeste embrasse avec autant de gourrnandise les ceuvies de Varese, Schoenberg, Stravinski, Debussy ou Schaeffer. 'Aujourd'hui, quand je m'active dans mon petit cabinet de sorcellerie et que je donne vie à mes chansons, je retrouve ces deux éléments: d'un côté, le folklore de ma province, de l'autre, cette musiqueplus cérébrale qui m'a coûté pas mal d'études et d'efforts de compréhension. Je n'ai pas la candeur de me définir comme un musicien vierge. Et je suis loin d'être un génie-juste un homme qui a beaucoup travaillé et sué." Cette modestie n'est pas feinte. Elle habite un homme qui, au temps de ses premières expériences musicales, a pressenti qu'il entrait sur un chemin pour le moins escarpé. "Je suis parti d'un complexe d'infériorité queje qualifierais de sartrien - car il est évident que Sartre a construit toute sa vie à partir de ses déficiences. Enfant, j'ai été rejeté, comme enterré vivant parcé que la famille de ma mère ne m'aimait pas. La musique m'est apparue comme une chance de survie lorsque j'ai vu pour la première fois un guitariste jouer une suite d'accords. J'avais 17 ans et la secousse a été énorme. Le problème, c'est queje me suis vite aperçu que j'étais incapable d'écrire de jolies chansons. Je me suis cru fichu, jusqu'à ce que je comprenne que c'était cette difficulté à composer de la "belle musique" qui pouvaitfaire de moi un artiste. Cette position étaitpeu confortable, mais au moins j'étais le seul à l'occuper. Les années ont passé et rien n'a vraiment changé :je suis toujours ce danseur de corde qui risque à tout moment de basculer dans le ridicule."



MaÎtre d'un ballet mécanique qui a les atours d'une utopie réalisée, le musicien orchestre un tourbillon où tout est brassé et recomposé: le rythme, l'harmonie, la mélodie, le verbe.


 
Avec un tel fardeau, comment Zé est-il parvenu à créer une musique aussi ludique, aussi peu plombée ?
Dans ses chansons bizarrement configurées et pourtant si accrocheuses, le Brésilien n'aura jamais mis que le meilleur de lui-même. C'est-à-dire un mélange explosif de bon sens paysan, de bricole artisanale et de culture savante, un carburant maison qui va le Pousser à tracer sa route au mépris de tous les codes et de toutes les règles de prudence. Musiques du terroir et sons concrets, airs de samba et partitions pour perceuse ou cireuse électrique, mélodies pop et poésie sonore, rythmes d'exctraction africaine et subtiles dissonances : en réécoutant aujourd'hui les albums joliment siphonnés que Tom Zé a commis de la fin des années 60 jusqu'au début des années 80, l'image qui vient à l'esprit est celle d'un type qui, roulant trop vite pour son époque, est en train de filer droit dans le décor sans même s'en rendre compte.

Aux côtés de Caetano Veloso, de Gilberto Gil ou des têtes brûlées d'Os Mutantes, le Nordestin participe dès 1968 à la fondation du mouvement tropicaliste qui met fin au règne de la bossa-nova à grand renfort d'électricité, de clins d'oeil à l'Occident et d'emprunts à la littérature, aux arts visuels ou à l'architecture. Mais il faut croire que le "cannibalisme culturel" mis en pratique par ses camarades ne pouvait rassasier ce petit bonhomme à l'appétit vorace. Zé retournera donc vite à son destin d'électron libre. Il dérive lentement mais sûrement vers un grand large connu de lui seul : au début des années 80, il ne fîgure déjà plus sur la carte des musiques populaires brésiliennes. Il faudra la main heureuse d'un David Byrne, pêchant par hasard un exemplaire défraîchi d'un de ses albums chez un disquaire de Rio, pour que Zé ressuscite in extremis. Esseulé et exsangue, il s'apprêtait alors à quitter São Paulo et à se reconvertir dans la mécanique auto à Irará.

Signé sur le label du New-Yorkais Luaka Bop, il refait surface dans les années go avec une compilation puis avec deux albums studio - dont l'explosif Com defeito de fabricação (1998), où ce recycleur pas comme les autres pose les bases d'une étonnante "esthétique du plagiat" et révèle un regard critique d'une belle acuité. Véritable
pionnier dans l'art de la mise en sons, le Brésilien devient la coqueluche de quelques bidouilleurs anglo-saxons (John McEntire, Sean Lennon, Sean O'Hagan ) qui s'amusent à lui réarranger le portrait sur un album de remixes. Quelques concerts extraterrestres, pas très éloignés des fantaisies visuelles et sonores de Devo ou des Residents, achèvent de le remettre en selle - Tortoise jouant même à l'occasion les backing bands. 

Aujourd'hui, Zé est âgé de 65 ans, mais il en paraît au moins cinquante de moins... Et sa musique, légère et sérieuse comme un jeu d'enfant, affiche une jeunesse et une santé miraculeuses. Avec Jogos de armar (Jeux de construction), son disque le plus dense, le Brésilien érige un monument de folie raisonnée et de poésie impure qui a de quoi filer des sueurs froides à tous les apprentis sorciers de la planète - il devrait du reste rajouter quelques tonnes de pression sur les épaules du pauvre Beck. Maitre d'un ballet mécanique qui a tous les atours d'une utopie réalisée, le musicien, plus Zébulon que jamais, orchestre un tourbillon où tout est brassé et recomposé à la fois: le rythme, l'harmonie, la mélodie, le verbe. Ouant au mur de la honte qui sépare la tradition et l'avant-garde, il vole ici une fois de plus en éclats, Zé étant capable de truffer son improbable folklore de coups de klaxon et de rumeurs d'ustensiles ménagers, de se lancer dans une improvisation hip-hop avant de tirer son chapeau à deux grands maîtres de la musique nordestine (Luiz Gonzaga et Jackson do Pandeiro), ou encore d'inventer un rythme et une danse (la chamegà) qui nous vengent une fois pour toutes de la macarena. 

Assorti d'un deuxième CD où figurent en vrac toutes les pièces détachées qui ont servi à élaborer cet invraisemblable meccano (l'auditeur un peu équipé est ainsi libre de le réagencer à sa guise), Jogos de armar en dit de surcroît un peu plus sur la nature profonde de son auteur. Zé n'est pas plus un théoricien fumeux qu'un gentil dingo un peu bordélique - il est avant tout cet horloger à l'oreille fine, qui écoute très attentivement ce que le tic-tac un peu bancal de son coeur lui dicte. Il est aussi cet alchimiste, ce disciple postmoderne de Léonard de Vinci et de Paracelse qui, avec des moyens souvent limités, des trouvailles lumineuses et une méticulosité de tous les instants, parvient à réconcilier l'imagination et la logique, la poésie et la science. Dans les années 70, ce n'est d'ailleurs pas le capharnaüm apparent de ses disques qui aura le plus désarçonné le public brésilien. C'est au contraire la minutie insensée avec laquelle il aura réussi à intégrer dans ses engrenages des éléments musicaux disparates que rien ne semblait rapprocher. "Je suis, dit-il, comme ces inventeurs du dimanche qui, avec les pièces d'une montre et les éléments d'une bicyclette, essaient de monter une machine à café ou une tondeuse à gazon."
Sous ses dehors de lutin chabraque, Zé est l'un des seuls à pouvoir rivaliser sérieusement avec l'autre grand Tom de la musique brésilienne : Son Eminence Jobim. Et si son empreinte fîgure aujourd'hui clairement sur les modelages sonores réalisés par certains de ses compatriotes (de Lenine à Amaldo Antunes en passant par Otto), elle va aussi jusqu'à apparaître en filigrane dans les travaux de musiciens apparemment plus éloignés : qu'ils en soient conscients ou non, Björk, Radiohead, Beck ou Gonzales sont les héritiers du Brésilien. On ne serait d'ailleurs pas étonné de voir surgir demain d'autres petits Tom Zé. Une lignée de grands rêveurs qui tatoueraient au cceur de leur musique cette pénétrante devise : on n'est jamais aussi altruiste que lorsqu'on est farouchement, irréductiblement soi-même.

 

Jogos de armar (Trama/BMG). 
En concert aufestival Banlieues bleues, à l'espace 1789 de Saint
-Ouen,
les 11 et
12
avril.