Les Inrockuptibles

Le meccano du Zénéral

 

TOM ZÉ JOGOS DE ARMAR

[BMG]                                                    

 

 

Un nouvel album formidablement inventif du plus zénial des musiciens brésiliens.

Lorsqu'en 1989 David Byrne découvre l'existence de Tom Zé, ce dernier est sur le point de retourner à Irarà, son village natal, pour y revêtir une salopette de mécanicie'n dans le garage de son cousin. Trente ans d'insolence musicale l'ont amené à ce pesant constat: personne ne veut de lui et moins encore de sa musique d'hurluberlu. Dans ce Brésil qui, grossièrement, se divise en deux catégories d'individus, les hédonistes bronzés d'une part, les gueux aux semelles trouées de l'autre, la satire conceptuelle du petit barbichu, ses inventions sonores, ses grincements de mots ne sont guère lisibles. Le salut viendra donc de l'extérieur : Byrne accueille le ludion tropicaliste sur son label Luaka Bop, et la nouvelle génération (Sean Lennon, Amon Tobin, Tortoise) propose une relecture intitulée Postmodern Platos de certains de ses titres. Sauvé du cambouis, Zé peut à nouveau faire étalage d'une fantaisie dont on conviendra qu'elle fut déterminante pour la nouvelle vague brésilienne sur laquelle surfent aujourd'hui Lenine et consorts. C'est une revanche que s'offre ici ce musicien inouï, une revanche sans amertume, se savourant par la possibilité de délivrer les disponibilités d'un art à la fois conceptuel, ludique et bougrement musical.
A 66 ans, Tom Zé semble atteint d'une résurgence de varicelle, sous l'emprise d'une fièvre infantile qui vient mettre en route les délires miniatures proposés sur Jogos de Armar (jeux de construction). I’idée qu'un Frank Zappa brésilien puisse échapper sur le taid à la prétention et au sérieux pour se faire l'hôte d'un esprit jovialement toqué, d'une naïveté prophétique, se réalise au comble dans cet étrange meccano où des instruments d'avant-garde se boulonnent à des charpentes en bois de folklore.
On y découvre'en action tout un arsenal de jouets expérimentaux bidouillés par luiméme, comme l'encerscopio (cireuses + aspirateurs + mixeurs) ou le buzinorio, jeu de klaxons reliés à un clavier, qui peuplent de sonorités étonnantes des ritournelles descendues de son Sertão natal.

Structurées par les tambourinades de Marcos Suzano, attaquées par des guitares rock, charmées par les fifres de Carlos Malta et les escalades aléatoires d'une chorale, ces chansons conservent un entrain villageois. Elles expriment partout le souci de faire passer un certain élitisme dans le ventre du populaire.
Ce désir d'initiation s'accomplit plus encore avec la présence d'un second CD, intitulé Modèle de collaboration, offrant sous la forme d'éléments sonoies modulables un jeu de construction mus dont chacun fera usage selon son im nation. Comme si, au-delà de l'ami ment et de la facétie, il nous invita reconstruire non pas des pièces musique mais une réalité qui viend remplacer celle des enfants prostitué 0 Pib da Pib et des taudis de Cafuas, tos e Santuarios. La plus grande, la impardonnable folie, de monsieur Tom Zé étant bien sùr d'être, mieux qu'un musicien, un utopiste, un vrai.

Francis Dordor